Fiche de lecture sur le programme Aktion T4, extermination des malades mentaux par les nazis (Livre de Michael Tregenza).

Aktion T4

* Aktion T4 : Le secret d’Etat des nazis : l’extermination des handicapés physiques et mentaux de Michael Tregenza. Livre très instructif sur l’état d’esprit des nazis à l’égard des malades mentaux.

Voici une sélection extraite de ma lecture de ce livre :

p 58 : La glorification de la santé et du travail atteignit de tels sommets que, aux yeux des nazis, « il n’y avait pas de plus grand péché qu’un manque d’ardeur au travail ». … Avec le slogan « Vous devez être en bonne santé pour le peuple et pour l’Etat ! », avec leur obsession de la jeunesse, de la santé et du travail, les nazis firent de la maladie un crime.

Etroitement liée à la recherche nazie sur le cancer, l’une des plus avancées du monde à l’époque, la campagne antitabac était intimement associée au lexique idéologico-racial des nazis. Les affiches présentaient le tabagisme comme « la détestable habitude typique des Juifs, Tsiganes, Noirs, communistes, capitalistes, ainsi que des homosexuels, prostitutées et infirmes ».

p 59 : Cependant, les questions d’hygiène raciale demeurèrent bien ancrées dans le domaine de la médicine traditionnelle, principalement entre les mains de médecins SS. Eux seuls étaient habilités à décider qui était juif, tsigane, homosexuel ou antisocial, qui souffrait d’une maladie mentale héréditaire, de schizophrénie ou d’épilepsie.

p 63 : Portrait de Christian Wirth. Wirth rejoignit la Kripo en 1919 dan la brigade chargée des viols, des vols avec coups et blessures et des cambriolages. En 1923, il était chef de la Dienststelle II, qui allait demeurer son QG jusqu’à l’automne 1939. La police lui convenait parfaitement. Les particularités propres au policier, selon la croyance populaire, coïncidaient parfaitement avec la personnalité de Wirth : autoritarisme, dogmatisme, conservatisme, méfiance, cynisme, hostilité et, dans une certaine mesure, racisme. Bref, des traits de caractère qui distinguaient quelque peu la police du reste de la société. Pendant le service, c’était un partisan de la manière forte, et dans les centres de la Kripo, les cellules de la prison ou encore le centre d’interrogatoire installé dans les hôtels Silber et Norbert, il avait une réputation d’interrogateur chevronné. Il agissait avec une brutalité froide, jamais prise en défaut. Il était impossible de discuter avec lui ; il ignorait ceux de ses subordonnés qui n’étaient pas de son avis et se méfait systématiquement de toute personne cultivée.

p 64 : Nul doute que Wirth était un fonctionnaire professionnel, quoique brutal, qui estimait effectuer un travail difficile et complexe exigeant toute une gamme de compétences et d’aptitudes, y compris la capacité d’assouplir ou d’enfreindre les règles s’il le jugeait nécessaire, dans l’intérêt de la loi et de l’ordre. Il était un adepte convaincu de l’ « autoritisme », c’est-à-dire de la légitimité de ceux qui détiennent l’autorité et le pouvoir et l’exercent aux dépens de la liberté individuelle. Dans toute police, il existe des policiers qui, cautionnés par d’excellents rapports sur leur travail, se permettent d’aller au-delà des normes, assurés que leurs transgressions seront tolérées.

p 79 : Hefelmann avait aussi puisé dans les écrits de Friedrich Nietzsche, dont les idées et la philosophie furent souvent pillées à mauvais escient par les nazis. Le philosophe était partisan d’une euthanasie volontaire, c’est-à-dire du droit de tout individu demeuré lucide, ne justifiant aucunement l’ingérence de l’Etat, de

         mourir fièrement lorsqu’il n’est plus possible de vivre fièrement. La mort choisie librement, la mort en temps voulu, avec lucidité et d’un cœur joyeux, accomplie au milieu d’enfants et de témoins, alors qu’un adieu réel est encore possible, alors que celui qui nous quitte existe encore.

         Le problème des malades mentaux incurables – les « poids morts » et les « parasites de la société » dans le jargon nazi -, que Nietzsche désignait sous le terme général de « malades », était une tout autre question pour le philosophe. Son attitude, à cet égard, correspondait exactement à celle des nazis :

         Le malade est un parasite de la société. Arrivé à un certain état, il est inconvenant de vivre plus longtemps. L’obstination à végéter lâchement, esclave des médecins et des pratiques médicales, après que l’on a perdu le sens de la vie, le droit à la vie, devrai entraîner de la part de la société un profond mépris.

Voilà un jugement aux antipodes de l’humanisme.

p 81 : Les idées et propositions de Binding et de Hoche, soigneusement argumentées quoique complexes, étaient présentées sous la forme de paragraphes numérotés comme il était d’usage pour un traité de philosophie. Les auteurs y examinaient l’acte d’euthanasie non seulement pour les malades mentaux incurables (qu’ils qualifiaient de « vie indigne d’être vécue »), mais également pour une grande partie des malades mentaux, des imbéciles et des enfants attardés ou difformes. Ils avaient fondamentalement décidé de saper la tradition du serment d’Hippocrate, affirmant que la décision d’intervenir médicalement devrait s’inspirer de considérations utilitaires : les personnes étaient « précieuses » uniquement pour leur utilité et leur contribution à la société ; leur « qualité de vie » devait donc être le facteur déterminant dans un traitement médical. Selon les catégories déterminées par Binding et Hoche, certaines personnes, y compris les enfants, menaient une « vie indigne d’être vécue » : ceux qui étaient atteints d’une maladie en phase terminale, les handicapés physiques et les malades mentaux.

p 80 : La « bible » de Hefelmann était un traité intitulé die Freigabe der Vernichtung lebensunwerten Lebes (« La libéralisation de la destruction d’une vie qui ne vaut pas d’être vécue »). Cet ouvrage déterminant avait été écrit par deux professeurs allemands de Fribourg, l’avocat Karl Binding, professeur de droit à la retraite, et Alfred Hoche, professeur de psychiatrie et de neuropathologie. Binding, l’auteur principal, avait pris sa retraite à Fribourg après une carrière sans faille de quarante ans d’enseignement dans les universités de Heidelberg, Fribourg, Strasbourg et Leipzig. Il était l’un des grands spécialistes allemands de droit constitutionnel et de droit pénal. Hoche, lui, était un personnage moins brillant. Les deux professeurs étaient tous deux d’extrême droite et leurs convictions – concernant le rejet des droits de l’individu et l’exaltation des droits de la communauté nationale – apparaissaient très nettement dans leurs écrits.

p 81 : Bien que traité ait été controversé et que sa proposition d’éliminer les vies inutiles n’ait pas bénéficié d’un grand soutien dans les milieux médicaux allemands, de nombreuses idées de cet ouvrage détaillé et complexe allaient former l’axe de la conception nazie de l’euthanasie : une euthanasie imposée par l’Etat et présenté comme une mesure nationale d’ordre économique. En particulier, Binding et Hoche fournirent aux nazis tout un vocabulaire, par exemple « vie indigne d’être vécue », « poids morts », que ces derniers reprirent ultérieurement en termes plus crus : « inutiles mangeurs de pain » et « bouches inutiles ». Une grande partie du texte de ces deux professeurs aux tendances conservatrices fut utilisé (et délibérément à mauvais escient) par les nazis pour justifier leur entreprise d’euthanasie.

p 82 : Hoffmann, critique de la culture de masse et interprète de la science, affirma catégoriquement, sous le pseudonyme d’Ernst Mann, que « la misère ne pouvait être éradiquée du monde que par l’extermination sans souffrance des miséreux ». Ceux qui étaient le plus à même de réaliser cette entreprise étaient les médecins, « les véritables sauveurs de l’humanité », selon Hoffmann.

p 83 : En Amérique du Nord, un puissant mouvement eugéniste faisait campagne pour convaincre le public que les malades mentaux étaient de « dangereux déviants sociaux », « moralement pervertis ».

p 84 : Tout compte fait, le fondement philosophique du rapport de Morell était un mélange typiquement nazi d’inhumanité, de « faits » bizarres, prétendument naturels ou historiques. L’auteur rejetait en outre toute idée de droits des victimes en tant qu’êtres humains. Ce faisant, ce médecin de la haute société ignorait tout simplement les principes du serment d’Hippocrate auxquels sont tenus tous les médecins. Ce rapport allait constituer la base d’un exposé qu’il présenta à Hitler sur l’euthanasie.

p 95 : Si ces éminents médecins purent ignorer le serment d’Hippocrate, c’est parce qu’ils fonctionnaient au sein du système nazi auquel ils étaient dévoués. Mais ce dernier était dénué de toute valeur humaine et faussé par les conceptions politiques et scientifiques de l’eugénisme à cette époque, selon lesquelles certains êtres ne présentaient pas le moindre intérêt pour la société. Le système de valeurs qui sous-tend la protection de la vie humaine et la dignité des patients – êtres vulnérables par définition – leur faisait défaut. En Allemagne, la majorité des médecins étaient membres du parti nazi ; en vertu du « principe du Führer », ils n’avaient donc de compte à rendre qu’au parti et à l’Etat. Selon eux, la médecin avait pour unique objectif de servir l’Etat.

p 314 : Bernotat, décrit comme « un petit gratte-papier qui parlait d’ « idiots » et de « vie indigne d’être vécue » « , était convaincu qu’il fallait maltraiter les patients afin « que le plus grand nombre possible veuille mourir ». Il n’avait, semble-t-il, jamais entendu parler des périodes de rémission entre deux attaques d’épilepsie ou de schizophrénie. Selon lui, tous les patients des asiles psychiatriques relevant de ses bureaux étaient « incurables » et donc candidats à l’euthanasie, idée qu’il inculqua à ses subordonnés du département de la Santé.

p 322 : L’infirmier Paul Rauter estimait que les victimes étaient véritablement « des existences indignes d’être vécues », dont bon nombre avaient déjà passé trente ou quarante ans dans des asiles, ce qui avait coûté plusieurs milliers de Reichmarks au contribuable. Il croyait que les énormes sommes englouties dans les soins de ces patients seraient alloués à la construction de logements pour les familles nombreuses ayant des enfants en bonne santé.

p 337 : Wirth était un petit tyran, un homme qui, parce qu’on lui avait conféré du pouvoir, se délectait de l’atmosphère de peur qu’il avait intentionnellement créée. Il avait besoin de se savoir précédé par la peur, une peur dont les répugnants relents persistaient après son départ.

p 340 : Bormann, probablement satisfait d’être de nouveau personnellement impliqué dans l’entreprise d’euthanasie, répondit à son vieux camarade en soulignant le caractère impératif des mesures d’euthanasie, et en ne mentionnant que les cas les plus terribles :

         J’estime inconcevable d’entretenir les malades mentaux absolument incurables qui, pour la plupart, sont incapables de s’habiller et de s’alimenter seuls et qui, du matin au soir, ont besoin de l’aide d’un ou plusieurs aides-soignants pour demeurer en vie. Il est parfaitement anormal qu’ils restent en vie alors qu’ils ne sont pas le moins du monde capables de subsister par eux-mêmes.

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