Le fascisme, un encombrant retour ?

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Le fascisme, un encombrant retour de Michela Marzano (2009). Très bons passages sur la philosophie du droit concernant la vie privée.

Chapitres intéressants : « Publicisation » de l’espace privé et « privatisation » de l’espace public. Pages 143-165. (La toute-puissance de l’Etat. De la protection de la vie privée aux mesures liberticides. La dictature de la transparence).

Très bonne citation de Milan Kundera, les Testaments trahis (1993) : « Le privé et le public sont deux mondes différents par essence et le respect de cette différence est la condition sine qua non pour qu’un homme puisse vivre en homme libre. Le rideau qui sépare ces deux mondes est intouchable et les arracheurs de rideaux sont des criminels … Il en va de la survie ou de la disparition de l’individu ». Je vous renvoie vers ce très bon livre de Michela Marzano.

Autre citation extraite de son livre : Depuis au moins le XVIIIe siècle, depuis Locke, Montesquieu et Kant, la conception libérale de la politique se fonde sur une séparation étanche entre la vie privée et la vie publique. C’est pourquoi l’une des fonctions les plus importantes des démocraties libérales est de défendre la possibilité pour les individus de mener une vie privée à l’abri du regard policier de l’Etat ou de la pression de la communauté. Or, c’est justement contre cette conception libérale de la politique qu’œuvre le fascisme en redessinant, notamment au moment de son apogée historique, les frontières entre l’espace public et l’espace privé. Sous le fascisme, le citoyen n’est plus celui qui jouit d’un certain nombre de droits et de devoirs constitutionnels, mais celui qui participe aux cérémonies de masse de consensus et de conformisme. L’une des caractéristiques de l’Etat fasciste est d’ailleurs son caractère anti-individualiste. Comme Mussolini ne cessa de le répéter à ses fidèles, l’homme doit vivre pour l’Etat et faire abstraction de lui-même, tandis que l’Etat doit tout contrôler. Tout est dit.

Autre citation extraite de son livre : La dictature de La transparence.

Le nouveau pouvoir s’expose en se posant comme « transparent ». Cette exigence postmoderne de transparence est politiquement dramatique pour le pouvoir ; elle est en outre contestable d’un point de vue éthique. La « demande de vérité », en effet, ne cesse de questionner le corps social et de se poser dans plusieurs domaines de la vie. Qu’est-ce cependant que la vérité ? Y a-t-il toujours « une » vérité à découvrir, à dévoiler, à connaître ? Le secret s’oppose-t-il, en tant que tel, à la vérité ?

Etymologiquement, le terme « secret » renvoie aux notions de distinction et de séparation et, de façon plus général, à tout ce qui est mis à distance. Cette mise à distance peut concerner un seul individu ou plusieurs personnes et avoir comme contenu quelque chose d’éphémère ou de fondamental. Dans le cas du secret intime, par exemple, c’est la mise à distance des autres qui permet à quelqu’un de garder une sphère privée et de se protéger de l’indiscrétion d’autrui. Le secret devient ainsi ce que chaque individu possède en propre ; ce qu’il a de plus personnel et de plus intime ce qui lui permet d’empêcher les autres de pénétrer dans son monde intérieur et de ne pas être à la merci de l’indiscrétion généralisée. C’est pourquoi même un philosophe comme Kant – qui fait de la véracité un devoir de chaque être humain – reconnaît, dans la Métaphysique des moeurs, que « tout homme a ses secrets et qu’il ne doit pas confier aveuglément à autrui en partie â cause de la manière de penser dénuée de noblesse de la plupart, qui en feront un usage qui lui sera nuisible, et en partie à cause du manque d’intelligence de beaucoup dans l’appréciation et dans la distinction de ce qui peut ou non se répéter de l’indiscrétion ».

Entre le « tout dire » et le « rien dire », il y a des degrés qui dépendent de chaque individu. La véracité ne coïncide pas avec la franchise, de même que la réserve ne coïncide pas avec le mensonge : « Entre la véracité et le mensonge », écrit encore Kant, « il n’y a pas de milieu, tandis qu’il en existe un entre la franchise qui consiste à tout dire et la réserve qui consiste à ne pas dire en exprimant toute la vérité, bien que l’on ne dise rien qui ne soit pas vrai ». De ce point de vue, être capable de garder des secrets représente, pour chacun, une forme de protection qui permet, d’une part, de ne pas devenir « transparent » au regard des autres et, d’autre part, de construire des relations de confiance avec ses proches. Confier un secret à un autre est d’ailleurs un gage d’amitié, un signe de confiance qu’on réserve à quelqu’un de « spécial », à quelqu’un qu’on choisit.

Comment comprendre alors l’apologie contemporaine de la transparence ? Si l’on s’en tient au sens commun, est transparent ce qui « laisse passer la lumière et paraître les objets placés derrière lui ». Ce qui veut dire qu’un objet, pour être transparent, doit permettre de voir ce qui est au-delà de lui. La transparence s’oppose ainsi non seulement à l’opacité, c’est-à-dire à ce qui se tient dans l’ombre et qui ne laisse pas filtrer la lumière en dissimulant les formes des objets qu’elle éclaire, mais aussi à l’ « être » de l’objet, à sa présence solide. En fait, la transparence met en oeuvre une relation complexe entre le sujet et l’objet. En prétendant donner une connaissance immédiate de l’objet, elle empêche quelqu’un de s’en faire une idée précise. Un objet transparent se laisse traverser par le regard et devient, pour ainsi dire, un « lieu de passage ». La transparence rendrait donc possible une vision panoptique de l’objet ; mais en réalité, elle l’efface en tant qu’objet. Lorsqu’un objet devient transparent, il peut être transpercé par le regard.

Autre citation extraite du livre p 65 : « Le fascisme ne visait pas tant à gouverner l’Italie qu’à monopoliser le contrôle des consciences italiennes. Il ne lui suffit pas de posséder le pouvoir : Il veut posséder la conscience privée de tous les citoyens. » Giovanni Amendola, la Democrazia italiane contro il fascismo (1950). On ne peut mieux dire.

Autre citation extraite du livre p 71 : « L’inventeur du mot « totalitaire » fut probablement Giovanni Amendola, le libéral italien antifasciste qui, en 1923, attirait l’attention sur la prétention du fascisme à être une religion intégriste et intolérante : « Le fascisme a les prétentions d’une religion, les ambitions suprêmes et les intransigeances inhumaines d’une croisade religieuse. Il ne promet pas la félicité à qui refuse de se convertir, ni n’accorde le salut à qui ne se laisse pas baptiser. » Après 1925, les fascistes eux-mêmes commencent à utiliser le mot « totalitarisme » afin de définir leur conception de la politique et volonté d’expansion continue du pouvoir politique et du contrôle de la société. En 1932, dans la Doctrine du fascisme, Mussolini précise même que le « fascisme est totalitaire » et que « l’Etat fasciste, synthèse et unité de toute valeur, interprète, développe et fortifie toute la vie du peuple ». Voilà.

L’auteur : Michela Marzano.

MICHELA MARZANO

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