Révolté par la puanteur de la prison de ce monde (Le Moi divisé, R. D. Laing, p. 50 & 51).

Le Moi divisé, R. D. Laing, p. 50 & 51.

Le critique littéraire Lionel Trilling énonçait clairement en 1955 le contraste (que je souhaite moi-même mettre en lumière) entre une position existentielle de sécurité ontologique et une position existentielle d’insécurité ontologique, en comparant le monde de Shakespeare et de Keats d’une part et celui de Kafka d’autre part :

« Chez Keats, la conscience du Mal coexiste avec un sens très fort de son identité personnelle et est, pour cette raison, la moins immédiatement apparente. Pour certains lecteurs contemporains, elle semblera pour la même raison la moins intense. De la même manière, si nous comparons Shakespeare et Kafka, laissant de côté le degré de génie de chacun et les considérant tous deux uniquement comme des interprètes de la souffrance humaine et de l’aliénation cosmique, il peut sembler au lecteur d’aujourd’hui que c’est Kafka qui les exprime le plus intensément et le plus complètement. Ce jugement est peut-être juste, dans la mesure où, pour Kafka, le sens du Mal n’est pas contredit par celui de l’identité personnelle.

Le monde de Shakespeare, comme celui de Kafka, est cette cellule de prison dont parle Pascal, d’où chaque jour les détenus sont extraits pour marcher vers la mort. Shakespeare, tout comme Kafka, nous fait ressentir la cruelle irrationalité de la condition humaine, l’histoire contée par un dément, les dieux stupides qui nous torturent non pour nous punir mais par jeu – et non moins que Kafka, Shakespeare est révolté par la puanteur de la prison de ce monde, rien non plus ne lui est plus familier que cette imagerie du dégoût. Mais dans la prison de Shakespeare, la compagnie est beaucoup plus supportable que dans celle de Kafka ; les capitaines, les rois, les amants et les clowns de Shakespeare sont vivants et intacts avant leur mort.

Chez Kafka, longtemps avant l’exécution de la sentence, longtemps même avant l’ouverture du sinistre procès, quelque chose de terrible a été fait à l’accusé. Nous savons ce que c’est : il a été dépouillé de tout ce qui fait un homme, à part son humanité abstraite qui, pas plus que son squelette, ne donne un sens à son existence. Il est sans parents, sans foyer, sans femme ni enfant, sans destin et sans désirs ; il n’a pas de liens ni avec la puissance, la beauté, l’amour, la sagesse, le courage, la fidélité, ni avec la gloire ni avec la fierté qu’il pourrait en tirer. Nous pouvons donc dire que la connaissance du Mal chez Shakespeare existe avec cette contradiction sous sa forme la plus puissante. »