A sujet de Marie Drucker, à qui on demande d’arrêter … La femme narcissiste, Le Deuxième Sexe, Simone De Beauvoir, édition Folio, p. 519 – 538.

Le délire érotomane se change, en effet, facilement en un délire de persécution. Et on trouve ce processus même dans les cas normaux. La narcissiste ne peut admettre qu’autrui ne s’intéresse pas passionnément à elle ; si elle a la preuve évidente qu’elle n’est pas adorée, elle suppose aussitôt qu’on la hait. Toutes les critiques elle les attribue à la jalousie, au dépit. Ses échecs sont le résultat de noires machinations : et, par là, ils le confirment dans l’idée de son importance. Elle glisse facilement de la mégalomanie ou au délire de persécution qui en est la figure inverse : Centre de son univers et ne connaissant d’autres univers que le sien, la voilà centre absolu du monde.

Mais c’est aux dépens de la vie réelle que la comédie narcissiste se déroule ; un personnage imaginaire sollicite l’admiration d’un public imaginaire ; la femme en proie à son moi perd toute prise sur le monde concret, elle ne se souci d’établir avec autrui aucun rapport réel.

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Elle se regarde trop pour rien voir ; elle ne comprend d’autrui que ce qu’elle en reconnaît ; ce qu’elle ne peut assimiler à son cas, à son histoire lui demeure étranger. Elle se plaît à multiplier les expériences : elle veut connaître l’ivresse et les tourments de l’amoureuse, les pures joies de la maternité, l’amitié, la solitude, les pleurs, les rires ; mais faute de pouvoir jamais se donner, ses sentiments et ses émotions sont fabriqués.

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L’amoureuse qui enferme l’amant dans l’immanence du couple le voue avec elle à la mort : la narcissiste en s’aliénant dans son double imaginaire s’anéantit. Ses souvenirs se figent, ses conduites se stéréotypent, elle ressasse des mots, répète des mimiques qui se sont peu à peu vidés de tout contenu : de là vient l’impression de pauvreté que donnent tant de « journaux intimes », ou d’ « autobiographies féminines » ; tout occupée à s’encenser la femme qui ne fait rien ne se fait rien être et encense un rien.

Son malheur, c’est que, malgré toute sa mauvaise foi, elle connaît ce néant. Il ne saurait y avoir de relation réelle entre un individu et son double parce que ce double n’existe pas. La narcissiste subit un radical échec. Elle ne peut se saisir comme totalité, plénitude, elle ne peut maintenir l’illusion d’être en soi – pour soi. Sa solitude, comme celle de tout être humain, est éprouvée comme contingence et délaissement. Et c’est pourquoi – à moins d’une conversion – elle est condamnée à se fuir sans répit vers la foule, vers le bruit, vers autrui. Ce serait une lourde erreur de croire qu’en se choisissant comme fin suprême, elle échappe à la dépendance : Elle se voue au contraire au plus étroit esclavage ; elle ne prend pas appui sur sa liberté, elle fait de soi un objet qui est en danger dans le monde et dans les consciences étrangères.

Non seulement son corps et son visage sont une chair vulnérable et que le temps dégrade, mais c’est, pratiquement, une entreprise coûteuse que de parer l’idole, de lui dresser un piédestal, de lui bâtir un temple : On a vu que pour inscrire ses formes dans un marbre immortel Marie Bashkirtseff eût consenti à un mariage d’argent. (…) Puisque c’est l’homme qui incarne pour la femme la destinée, c’est par le nombre et la qualité des hommes soumis à leur pouvoir que les femmes mesurent ordinairement leur réussite. Mais la réciprocité joue de nouveau ici ; la « mante religieuse », qui tente de faire du mâle son instrument, ne parvient pas par là à s’affranchir de lui, car pour l’enchaîner elle doit lui plaire. La femme américaine, se voulant idole, se fait l’esclave de ses adorateurs, elle ne s’habille, ne vit, ne respire que par l’homme et pour lui. En vérité, la narcissiste est aussi dépendante que l’hétaïre. Si elle échappe à la domination d’un homme singulier, c’est en acceptant la tyrannie de l’opinion. Ce lien qui la rive à autrui n’implique pas la réciprocité de l’échange ; si elle cherchait à se faire reconnaître par la liberté d’autrui tout en la reconnaissant aussi comme fin à travers des activités, elle cesserait d’être narcissiste. Le paradoxe de son attitude, c’est qu’elle réclame d’être valorisée par un monde auquel elle dénie toute valeur, puisqu’elle seule compte à ses propres yeux. Le suffrage étranger est une puissance inhumaine, mystérieuse, capricieuse, qu’il faut chercher à capter magiquement. En dépit de sa superficielle arrogance, la narcissiste se sait menacée ; c’est pourquoi elle est inquiète, susceptible, irritable, sans cesse aux aguets ; sa vanité n’est jamais rassasiée ; plus elle vieillit, plus elle cherche anxieusement éloges et succès, plus elle soupçonne autour d’elle de complots ; égarée, obsédée, elle s’enfonce dans la nuit de la mauvaise foi et finit souvent par édifier autour d’elle un délire paranoïaque. C’est à elle que s’applique singulièrement la parole :  « Qui veut sauver sa vie la perdra. »